Six ans après Nightsongs, Yael Naim, chanteuse franco-israélienne de 48 ans, dévoile Solaire, un album vibrant, délicat, profond où elle interroge nos fragilités, nos élans et cette lumière intérieure qui nous aide à avancer.
Le récent documentaire Yael Naim, une nouvelle âme, réalisé par Jill Coulon (disponible sur Arte.tv), revient sur votre parcours singulier. On y découvre à quel point vous êtes fusionnelle avec la musique…
Yael Naim
Petite, j’avais une expression verbale lente et j’avais du mal à parler et à me connecter aux gens. J’étais très timide. Quand j’ai découvert la musique et le piano, tout d’un coup, j’ai eu accès à un langage très puissant, très rapide, où j’arrivais à me comprendre.
Du coup, les gens sont venus vers moi. Aujourd’hui, j’ai besoin de faire beaucoup de musique pour préserver ma santé mentale. Avec l’âge, cela s’est équilibré avec la peinture, la photo, la vidéo. Je transforme ainsi tout ce que j’absorbe, ce que je perçois de la société et du monde en quelque chose de positif, de beau, de puissant. C’est ma manière de vivre.
Vous touchez à l’intime avec une mélancolie profonde que certains comparent à Barbara…
C’est une artiste très puissante, comme la chanteuse Joni Mitchell, qui m’a donné le courage de trouver mes mots à moi, d’aller toucher des émotions que je n’arrivais pas à comprendre, ni à verbaliser ailleurs. Dans la Fille pas cool, je fais face à ma propre lâcheté, mais aussi à ma part d’humanité, et j’évoque mon côté lumineux dans le titre Solaire.
« Quand tu fais un million de streams, tu gagnes seulement 3 000 euros alors qu’il te faut peut-être 200 000 euros pour produire ta musique »
L’idée est de se rendre compte qu’on est mille fois plus fort que ce qu’on nous fait croire ou que ce qu’on se fait croire. L’art est un espace de liberté infini où tout est permis, comme une transe ou une séance avec un psy. Regarder les choses telles qu’elles sont permet de les dépasser.
Vous dites avoir fait le tour de la musique acoustique. Vraiment ?
J’ai découvert le design sonore (sound design), c’est le son de l’époque. Cela ne veut pas dire que j’ai laissé tomber l’organique, mais j’avais envie que la production soit prise comme un nouveau langage, un instrument à part entière. Ce n’est pas seulement ce qu’on enregistre qui compte, c’est la transformation des sons.
Avez-vous utilisé l’intelligence artificielle pour ces chansons ?
Non, car mon véritable plaisir, c’est de créer un son qui est le mien, unique, et d’y passer des heures. La sensation plus électro vient du fait de mélanger des instruments classiques – clarinette, basse, flûtes, cordes, voix – avec des orchestres trafiqués. Avec l’arrivée des plateformes et la sous-rémunération des musiciens, l’IA participe à détruire l’économie de la musique.
Quand tu fais un million de streams, tu gagnes seulement 3 000 euros alors qu’il te faut peut-être 200 000 euros pour produire ta musique. C’est impossible de survivre. Je pense que n’importe quel outil, s’il est mis à disposition de manière responsable pour aider – pour la médecine, par exemple – peut être bénéfique. Mais s’il s’adresse uniquement pour le profit d’une minorité, il peut détruire.
Dans la chanson Rabbit Hole, vous évoquez le conflit israélo-palestinien avec ces paroles éloquentes : « Tu me détestais/Parce qu’on t’a façonné ainsi/Tu avais peur de moi/Était-ce vraiment toi… Je ne veux pas mourir œil pour œil. »
Je suis israélienne, je suis née dans ce conflit. Toute ma vie, j’ai essayé d’y répondre en créant ma vie loin de tout ça, en vivant mélangée avec des gens de toutes les cultures, dans le dialogue. Mais j’avais peur de regarder cet endroit-là, parce qu’il est douloureux, conflictuel, comme un trou noir sans fin.
Avec l’escalade de la violence, je n’avais plus le choix. Pour la première fois, j’ai été atteinte personnellement, des amis ont perdu des proches. J’ai d’abord été paralysée. J’ai fait une thérapie EMDR pour sortir de l’état de choc, parce que j’étais incapable de raisonner, réfléchir, parler.
Sous la peur, nos raisonnements s’éteignent. Après la thérapie, j’ai compris que je pouvais agir au lieu de réagir. J’ai découvert des associations qui travaillent pour l’égalité et la paix entre Israéliens et Palestiniens.
Vous vous investissez auprès de la Fondation des femmes et des Guerrières de la paix, qui réunit femmes israéliennes et palestiniennes. Cette prise de parole au nom de la paix vous semble plus que jamais fondamentale depuis les attaques terroristes du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023…
J’ai rencontré des personnes engagées dans la non-violence, dans la création d’initiatives communes, dans le dialogue. Beaucoup ont perdu leurs proches dans ce conflit. Ce sont les plus légitimes pour parler et ils travaillent à l’émergence de solutions.
Depuis très longtemps, je pense que les femmes ont un rôle très important à jouer dans la société. Elles trouvent des solutions dans le dialogue en prenant en compte l’éducation, l’accès aux ressources, l’égalité, la santé… Je suis engagée depuis longtemps sur ces questions d’égalité hommes-femmes. Pour moi, la prise de conscience a commencé avec l’Afghanistan, puis l’Iran.
Un dernier mot sur votre nouvelle tournée. Comment l’avez-vous conçue ?
J’avais une soif artistique de fusionner la musique, l’espace sonore pour que ce que l’on voie, entende et ressente ne fassent qu’un. J’ai voulu amener les synthés que j’ai utilisés. Nous sommes trois sur scène. Nous avons travaillé pendant des mois pour créer une scénographie immersive, avec cette idée de « solaire ».
Je voulais que ce soit un voyage total. Traverser sur scène la métamorphose, entre les chansons d’avant, la transformation et celles d’après la libération. J’espère que le public ressentira tout cela.
En tournée, le 23 mars 2027 à l’Olympia. Toutes les dates sur www.yaelnaim.fr