Les coulisses du dernier album de Fatoumata Diawara (12/06/2026)

Avec son 4e album, la chanteuse malienne repart pour une grande tournée en France et en Europe. Fatoumata Diawara reste une inlassable militante des droits des femmes et de l’émancipation de l’Afrique. « L’Humanité magazine » l’a rencontrée en Côte d’Ivoire.

C’est au Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua), un quartier d’Abidjan d’où sont originaires les membres de Magic System, qui organisent l’événement, que L’Humanité a rencontré l’artiste malienne protéiforme, touchant autant au cinéma et au théâtre qu’à la musique et l’opéra.

Fatoumata Diawara a eu l’occasion de composer et de chanter avec d’autres grands artistes : Matthieu Chedid, Damon Albarn et Gorillaz ou encore Mulatu Astatke. Avec « Massa » (l’éternel), elle revient avec un quatrième album solo : l’occasion d’échanger sur les thèmes qui traversent son œuvre, mais aussi sur son combat pour la liberté des femmes et son rapport prolifique à la création.

Vous avez récemment déclaré : « Chanter, c’est toujours défendre quelque chose. » Qu’avez-vous envie de défendre en ce moment ?

Fatoumata Diawara

Chanteuse

Dans cet album, j’ai voulu m’exprimer sur plusieurs thèmes. D’abord, rendre hommage à mon défunt papa, disparu depuis quelques années. Je me rends compte que, plus le temps passe, plus j’ai du mal à l’accepter. Il me manque énormément. D’autant que j’ai toujours été une enfant solitaire, et lui était là de manière spirituelle. J’étais en chemin pour grandir mais là, il faut aller beaucoup plus vite : tu es seule face à tes émotions, tu dois apprendre à gérer.

Se défendre soi-même, en quelque sorte ?

Oui, il s’agit presque de se défendre soi-même. Surtout dans ce monde de plus en plus barbare, brutal. Il y a un autre thème que j’ai voulu défendre, celui des enfants orphelins. « Fala » (l’un des titres de l’album, NDLR) veut dire orphelin. L’idée m’a été inspirée d’un enfant en particulier, mais je me suis dit : « Pourquoi ne pas adresser un message à tous ces enfants qui vivent dans des pays en guerre, qui n’ont ni père ni mère et sont dans l’oubli ? »

La musique sert à ça : tu te guéris de tes problèmes mais tu peux aussi penser aux autres. Tu ne peux pas écrire que pour toi, tu dois aussi le faire pour les autres. Je chante en bambara, mais ce n’est pas ça qui compte, c’est l’âme, l’esprit dans lequel je chante qui est important. Le langage est universel.

Vous dites que le monde est de plus en plus barbare : cela vous donne-t-il envie d’aborder ou de défendre de nouvelles causes ?

J’en ai conscience, bien évidemment, mais j’essaie aussi de me protéger… Parce que je me dis que la musique doit être là pour contrebalancer, comme le yin et le yang : la guerre et la musique.

Alors, pour vous, le contraire de la guerre est la musique, et non la paix…

La paix est vague. Comment la trouve-t-on ? La musique est un vecteur plus direct : elle est un message de paix. Des artistes se battent chaque jour pour donner de la joie au public. C’est une thérapie assez instinctive, dans l’instant, car l’émotion se transmet tout de suite.

Ce thème de la guerre, qui semble décuplée partout dans le monde, figure-t-il dans cet album ?

Non, si je devais chanter la guerre, j’aurais l’impression de faire sa promotion. Et parler de la paix, indirectement, ce serait parler de la guerre.

Vous êtes malienne mais vous avez grandi ici, à Abidjan. Vous vous considérez comme une ambassadrice de votre pays, et votre trajectoire comporte une dimension panafricaniste. Quelle importance cela a-t-il pour vous ?

Une importance centrale. À chaque génération, quelqu’un est choisi pour porter sa culture, surtout au Mali, où un messager est là pour représenter le peuple malien et africain, et aussi la femme dans son universalité. Quand je suis sur scène, je m’adresse à la femme, sans couleur et sans nationalité.

Par cette démarche, tu es obligée d’être consciente de tes actes, de ce que tu chantes, de ton attitude sur scène, de la manière dont tu t’adresses aux gens en face de toi. C’est une grosse responsabilité de chanter pour guérir.

Est-ce pour vous une façon de lutter contre les dominations ?

Oui, et surtout contre celles qui oppriment les femmes. S’il y a un combat dans le monde qui me tient à cœur, avant la guerre, c’est le combat féministe. Tu ne peux pas parler de l’avenir de tes enfants si toi, en tant que femme, tu n’es pas libre. Tu ne peux pas t’adresser au monde entier en disant « Liberté ! » si tu n’es pas libre.

Je veux chanter les femmes pour qu’elles retrouvent leur liberté, qu’elles puissent être capables de se battre, de se défendre contre l’excision, par exemple, qui est loin d’avoir disparu. À travers mes chansons, je veux que les générations futures, les filles qui viennent après moi, puissent jouer de la guitare électrique, faire des solos, rocker, déchirer !

C’est la première fois que vous jouez au Femua, qui rassemble toute l’Afrique de l’Ouest : que représente pour vous cet événement, qui est plus qu’un festival ?

Mon frère A’Salfo (le chanteur de Magic System et organisateur du Femua, NDLR) est un génie. Plus le temps passe et plus je le respecte pour sa grandeur, en tant qu’homme et artiste. Dans sa carrière, il a beaucoup reçu de son pays et à travers le monde, et j’admire sa capacité à redonner autant. La jeunesse ivoirienne a de la chance de l’avoir.

Revenons à votre pays, le Mali. Vous vous étiez déjà engagée voici plusieurs années contre le terrorisme. Quel regard portez-vous sur la situation aujourd’hui ?

La situation est compliquée pour tous les Maliens. On souffre, on se sent attaqués, victimes, et sans raison puisque les Maliens n’attaquent personne : l’hospitalité malienne est reconnue dans toute la région. On est emplis de tristesse. Mais il y a de l’espoir, car on a compris que le Mali nous appartient tous.

Il y a une prise de conscience : le Mali est un grand pays, pas pour son sous-sol ou sa richesse, mais pour son identité. J’étais à Bamako au mois de mars dernier : on y parle beaucoup du pays et des valeurs que nous ont léguées nos ancêtres.

« Massa » est votre quatrième album solo, mais vous avez un côté prolifique, touche-à-tout, avec de nombreux projets. Comment composez-vous et quel est votre rapport à la création ?

Il est assez brutal. Je ne réfléchis pas beaucoup, comme s’il y avait un canal direct entre le ciel et moi : j’entends une mélodie, je la chante directement. Je compose tout le temps – mon téléphone est plein ! Dès que j’entends un bruit, comme celui de la douche, j’entends une mélodie. C’est pour cela que j’aime faire des collaborations : pour partager cette boule d’énergie que j’ai.

Vous avez souvent parlé de vos influences : le blues malien, le wassoulou… Quelles sont les musiques qui vous nourrissent actuellement ?

Vous allez être déçus : en ce moment, j’écoute du gospel nigérian…

Pourquoi serions-nous déçus ?

Je ne sais pas, peut-être que les gens s’attendaient à de la pop (rires) ! Je suis à fond dans les choses paisibles, dès que je sors de scène, je vais écouter des musiques qui me calment, qui me reconnectent. Mais les mélodies que je compose, ça ne vient pas de là : je ne sais pas d’où ça sort, mais quelqu’un me parle !

Mosaik radios2.jpg

POUR SUIVRE AUSSI L'ACTUALITE MAUSICALE, CULTURELLE, MONDIALE ECOUTEZ AUSSI MOSAIK RADIOS, LES RADIOS DE TOUTES LES MUSIQUES, DE TOUTES LES INTELLIGENCES

17:07 | Lien permanent | Commentaires (0)