Cyril Mokaiesh, chanteur : Il faut parler d’amour avec ferveur et de politique avec amour (14/02/2026)

Avec son nouvel album, « Bonne Chance pour la suite », l’éternel révolté garde le verbe haut et l’humeur mélancolique. Un florilège de textes ciselés et de mélodies puissantes qui chantent autant l’époque que l’amour.

Faut-il voir dans ce titre un serment d’optimisme, une invitation au combat ou une boutade morose ? Sûrement un peu des trois, tant il est vrai que Cyril Mokaiesh n’est pas du genre à céder au pessimisme ni à faire l’économie de la lucidité, qui reste après tout, et selon René Char, « la blessure la plus proche du soleil ».

Bonne chance pour la suite, le septième album solo du chanteur et auteur-compositeur franco-libanais s’avère peut-être moins affirmatif que ses précédents opus, et moins offensif que celui qui l’avait fait connaître en 2011, Du rouge et des passions, avec son hymne Communiste, qui affichait la couleur, drapeau au vent.

Mais pas moins combatif, à peine retranché sur les pendants intimes de nos révoltes. « J’ai peut-être aussi envie de mettre en avant mon évolution. Je suis toujours au fait de ce qui se passe, toujours aussi alerte et toujours autant en colère. Mais quand tu viens d’avoir 40 ans et que ton enfant va bientôt être majeur, tu te focalises aussi sur le sens de ton existence. Finalement, c’est vrai, ce qui m’anime peut-être plus qu’avant, ce n’est pas tant d’avoir raison que d’essayer de comprendre ma place sur Terre », confie-t-il.

C’est pourtant par le col qu’il nous attrape dès les premières notes de Regarder passer les trains, chanson, harangue ou soliloque qui s’ouvre par une apostrophe empruntée à l’acteur Vincent Lindon : « Je fais de mieux en mieux un métier que j’aime de moins en moins. »

« J’ai encore envie de croire au sens commun »

Et le chanteur d’étaler son vague à l’âme dans une sorte d’anonymat contraint, comme cerné par des écrans qui lui en apprennent de belles, les écouteurs vissés dans les oreilles. « Je fais de mieux en mieux un métier, mais en suis-je bien sûr/Le doute est mon moteur. Il me rend la vie dure/À dicter les chagrins, mes colères, mes amours », scande-t-il. « J’ai plaisir parfois à me mettre dans ce rôle-là et je trouvais que commencer par dire quelque chose d’un peu sidérant, ça donnait du corps. »

Il y a chez Cyril Mokaiesh cette part de l’artiste maudit, travailleur acharné qui puise dans l’époque son savoir-faire de chansonnier, toujours encensé pour la qualité de son verbe et pour la puissance de ses mélodies mélancoliques, mais jamais à la mode malgré les adoubements. Un mot vient alors, comme une évidence pour ce grand brun, ancien tennisman à la carrure d’athlète : romantique.

« Je l’assume complètement. Je crois encore à l’amour, au sens noble et général du terme. Je ne parle pas que des histoires de cœur personnelles. J’essaie de ne pas me contempler. Quelqu’un disait qu’il faut parler d’amour avec ferveur et parler de politique avec amour. Il est là, je crois, mon romantisme. Il y a une noblesse à continuer à dire « on ». Aujourd’hui, c’est vrai que beaucoup de chanteurs et chanteuses parlent à la première personne. Et moi, j’ai encore envie de croire au sens commun, aux directions que prennent la société et les individus, et qu’elles puissent se décider de manière collective. »

Par ce refus de reléguer la chanson en terrain neutre, Cyril Mokaiesh, également parrain de l’association des Amis de l’Humanité, s’inscrit dans une lignée d’artistes qui, en chantant, ont voulu dire le monde. Aucun hasard à l’avoir entendu dans son dernier album rendre hommage au libertaire Georges Moustaki, ou dans l’hommage scénique à Allain Leprest, qu’il ne manque pas de citer pour évoquer son travail : « Il avait écrit une chanson qui s’appelait Y a rien qui s’passe.

Il y parle d’une barmaid dans un café d’Omaha Beach qui écoute Europe 1, des chansons qu’il écrit à la main sur le papier de son sandwich. Les vagues, les jours, c’est pareil. Il est dans l’observation. On vit une époque très agitée, qui gesticule beaucoup. Et parfois les voyages peuvent être très intérieurs, statiques », relève-t-il. Il fait bien le même voyage dansla Vérité des baisers, On a besoin d’amour, et dans les deux chansons aux mélodies offertes par le chanteur Raphaël, dont la splendide Grâce à toi.

Recueil de chroniques

Si les trains passent à toute allure, les affaires du monde sont bien saisies, dans Bonne Chance pour la suite, par leurs drames avec le Chant du migrant, ou par leurs tares dans la mordante Approximatif. « Le mot m’est venu comme ça. Dans le torrent de gens qui ont des choses à dire sur les plateaux à longueur de journée, sans parler des réseaux, plus c’est gros, mieux ça passe. Et tant pis si ce n’est pas tout à fait le bon chiffre, si ce n’est pas tout à fait vrai, ni vérifié. L’important, c’est que ça fasse un gros flash info. Je me moque aussi un peu de tous ces gens qui se croient très importants, qui veulent s’inventer coach de vie ou philosophes. Tout ça a peu de sens à mes yeux, mais prend pourtant une place énorme. »

La production, à la fois ample, serrée et nerveuse, est confiée à Romain Humeau, guitariste et tête pensante du groupe Eiffel. « Il a vraiment pris le soin de ne jamais trahir les chansons, d’essayer de les emmener le plus loin possible sans jamais les dénaturer. Il y a une vraie direction sur chaque titre. Avec la volonté d’être assez brut, de revenir à mes premières amours, quand j’ai démarré et que je chantais de manière instinctive et parfois excessive. »

Au milieu de l’album, Cyril Mokaiesh a placé Écrire, chanson haletante dominée par des cordes profondes et des phrases étirées. « Écrire pour punir vide et tristesse », y chante-t-il. Une nécessité pour le chanteur qui publie, en parallèle, un recueil de chroniques justement intitulé Regarder passer les trains : « Ça s’aiguise avec les années. Je ne peux plus passer un an sans tenter quelque chose. J’avais écrit beaucoup de chansons avant de les choisir pour le disque. Ce sont des réflexions sur le monde, mélangées à des histoires intimes, avec un ton assez caustique, tendre par moments, enflammé à d’autres. Et ça retrace un an de ma vie. Je regarde un peu passer les trains, mais en moins de 180 pages. »

Bonne Chance pour la suite, de Cyril Mokaiesh, Un plan simple/Sony Music, et Regarder passer les trains, 172 pages, GM Éditions, 21 euros. En concert le 27 février au Bijou à Toulouse (31), le 14 mars au Jack Jack à Bron (69), et le 17 mars au Café de la danse à Paris.

12:49 | Tags : cyril mokaiesh | Lien permanent | Commentaires (0)